Christine and the Queens: une pop Queer

Reblogué depuis « Genre! ».

L’article de cette semaine est écrit par Cyril Barde, élève à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, qui travaille sur les masculinités dans la littérature française du tournant du XIXème siècle. Vous pouvez lire une de ses contributions à propos du genre sur Rue89 (Au secours! Le Figaro Mag veut sauver les garçons); il a également été interviewé sur Rue69 (L’homme est-il l’avenir du féminisme?). Il écrit par ailleurs à propos de la politique (Le Bling-Bling ou les bijoux indiscrets de la Sarkozie, sur Le Post; La voix de Mélenchon, sur Agora Vox). Il nous parle cette semaine du projet musical Christine and the Queens.

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Christine and the Queens, dont le deuxième EP (Mac Abbey, en écoute sur Deezer) est sorti au début de l’année, était à l’affiche du festival Les Femmes s’en Mêlent qui vient de s’achever. Qu’on se le dise, on n’a pas fini d’entendre parler de Christine, de ses Queens et de son style pop-électro au charme entêtant. Ce qui nous intéresse plus spécifiquement dans cet article, c’est de cerner le jeu délicieusement trouble de Christine, la plus « freaky » (Be Freaky) des jeunes comètes de la scène française.

La performance jusqu’au vertige
L’histoire de Christine plonge ses racines dans la vie nocturne underground londonienne. C’est dans les clubs de transgenres de la capitale britannique que Christine fait la rencontre décisive des Queens. Elles lui donneront l’impulsion d’écrire, de composer, de chanter, et de surprendre son public dans de véritables performances où Christine, seule sur scène, enchaîne les morceaux avec une espièglerie mélancolique et une gracieuse ironie. Si les Queens n’accompagnent jamais Christine, elles sont les cinq Muses d’un Parnasse déjanté qui inspire les titres des 5 EP (mini-albums) prévus : Miséricorde, Mac Abbey, Mouise, Motus, Mathusalem.

L’univers de Christine and the Queens est bien celui du trouble dans le genre, univers résolument théâtral où s’exhibe la parodie du travestissement, du masculin et du féminin arrachés à la naturalisation. Judith Butler a écrit dans Gender Trouble (un des socles de la pensés Queer ) d’éclairantes pages sur le dispositif du transgenre, dont la performance met au jour l’inévitable parodie qu’est toute identité de genre, jusqu’à saper les fondements de l’identité elle-même, toujours inassignable, indécidable. Christine, au smoking toujours impeccable, nous porte au comble de cet ébranlement du genre et de l’identité, puisqu’elle se revendique comme Faux Queen : femme déguisée en transgenre (c’est-à-dire en homme déguisé en femme), elle expose la feinte au carré, redouble l’imposture, la met en abyme, fait tourner les têtes et les masques.

Les jeux Queer de Christine n’en finissent pas de multiplier les créatures hybrides, et les corps en sortent rarement indemnes (Cripple, ici en représentation à Taratata). Points de suture, chimères en tous genres, visages fardés et hiératiques, exploration du microcosme grouillant des insectes et des bactéries, Christine, munie de sa paire de ciseaux fétiche (It), flirte avec les frontières de l’abject (Kiss my crass), les mondes de l’entre-deux et les interstices incertains. Le corps de Christine danse, danse encore : gestes, déhanchements, saccades ne cessent de brouiller subtilement les codes de genre, la signification sociale d’un corps illisible qui se dérobe à toute assignation, et inlassablement déroute qui espère le trouver là où il l’attend.

Narcissus is back
Narcissus is back est le premier titre de Mac Abbey. Christine nous en offre le clip soigné et raffiné. Tout y est théâtre, jeux de miroirs dupliqués à l’infini. La première phrase chuchotée par la voix off (« One eye, one truth », « Chaque œil a sa propre vérité ») inaugure ce triangle (amoureux ?) des regards introuvables. Qui regarde qui ? Qui est le reflet, qui l’image, qui Narcisse? Qui est spectateur, acteur ? Narcisse est certes de retour, mais dans un monde où le miroir brisé du sujet ne lui permet plus que de contempler des éclats, des bribes, des diffractions. Si Christine, qui prend un malin plaisir à se disséquer dans Kiss my crass, est foncièrement narcissique, c’est un narcissisme éclaté entre les innombrables instances qu’elle incarne successivement et parfois de manière concomitante, à commencer par les Queens. Le narcissisme de Christine and the Queens n’est pas celui qui se prend à son propre piège, qui se fige dans l’eau morte et flatteuse, mais un narcissisme jubilatoire de l’anamorphose, de la distorsion, de la parodie élégante et de l’art du décalage. On verrait presque là – comble du trouble pour cette éthique orgueilleusement masculine – un peu de dandysme revu et corrigé par l’humour et la finesse de Christine.

L’exhibition parodique, la circulation constante des identités, le dédoublement et la démultiplication du kaléidoscope Christine et de son Narcisse postmoderne, sans avoir l’air d’y toucher vraiment, nous entraînent dans un univers musical dense et élégant où l’image, la musique et le texte dessinent les contours instables d’une musique « freaky », autre nom de cette « Pop Queer », forcément « Pop Queen ».

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Si vous avez un article à proposer pour ce blog, n’hésitez pas, je cherche des contributeurs/trices! 🙂

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