Genre et Jeu vidéo (1) : Pour le plaisir des yeux masculins

Reblogué depuis « Genre! ».

Cet article a été écrit par Mar_Lard, une hippie orangée mais sympa qui se fait remarquer à Sciences Po en attendant de décrocher son Master en marketing dans l’espoir de travailler dans l’industrie du jeu vidéo. Si vous aussi, vous êtes contre les fringues orange, vous pouvez aller le lui dire sur twitter.

Elle inaugure cette semaine une série d’articles sur le genre et les jeux vidéo.


EDIT DU 21/06/2012 : Il se trouve que The Movie Bob du site The Escapist a réalisé il y a quelque temps une excellente vidéo sur le sujet, résumant en 5 minutes la représentation des femmes dans les jeux vidéo et en quoi elle est problématique. Pour les anglophones, c’est à voir ici.

Quelle qu’en soit la raison, les jeux vidéos semblent avoir plus de difficultés à aborder le genre de manière mature que n’importe quel autre support, à l’exception peut-être des comics. Entre son exploitation intensive et peu subtile de fantasmes masculins, ses difficultés à mettre en scène un personnage féminin avec plus de profondeur que ses implants mammaires et ses représentations gamines de la sexualité, le média paraît empêtré dans une perpétuelle adolescence. Peut-être l’industrie entend-elle ainsi flatter ceux qu’elle imagine constituer son public ?(1)

En attendant que Feminist Frequency ait réalisé une série d’excellentes vidéos sur le sujet, je vous propose d’examiner et d’interroger quelques-unes des représentations du genre les plus répandues dans les jeux vidéos, parfois sexistes, parfois surprenantes, parfois amusantes, toujours instructives. Commençons par la plus évidente, commune à tous les médias visuels dans une certaine mesure mais élevée au rang d’art ici : le personnage féminin destiné à la titillation du joueur masculin.

Les Vieras (Final Fantasy XII) sont une race de lapines sexy.(2) A ma connaissance la seule espèce qui nécessite des talons-aiguilles pour tenir debout.

Naturellement le phénomène ne date pas d’hier; dès que les premières machines furent capables d’afficher deux pixels côte à côte, il y eut des développeurs pour tenter de leur donner des formes féminines. On trouve ainsi des jeux 8-bits sur Atari pour tenter l’érotisme voire la pornographie :

Beat’Em&Eat’em, un jeu pornographique sur Atari.
Pour le sexy, il vous reste la couverture…

Il fallut toutefois attendre l’amélioration des graphismes pour qu’émergent des sex-symbols vidéoludiques accessibles aux non-fétichistes des pixels. Je ne peux évidemment pas écrire cet article sans évoquer celle que vous connaissez tous:

Lara Croft, héroïne du jeu Tomb Raider (1996)

Si elle n’est pas la première(3), elle est certainement la plus connue. La légende veut qu’en modélisant sa poitrine, son créateur Toby Gard ait accidentellement effectué une augmentation de 150 % que le reste de l’équipe aurait décidé de conserver, donnant ainsi naissance aux célèbres polygones. Ce même Toby Gard expliqua ainsi ses raisons pour mettre une bimbo dans le rôle principal d’un jeu d’aventure à la troisième personne: « Si le joueur va regarder un cul pendant des heures et des heures, autant que ce soit un joli cul.»

D’aucuns vont jusqu’à suggérer que ce choix est à l’origine du succès planétaire du jeu, plus que son excellent gameplay ou ses environnements révolutionnaires. De très nombreux jeux à la troisième personne ont suivi son exemple depuis ; vous pouvez en trouver une liste à la page « Third Person Seductress » de TvTropes.

Evidemment, les jeux d’aventure sont loins d’être les seuls à employer cette tactique ; tous les genres vidéoludiques en sont coutumiers à divers degrés, mais les jeux de combat (communément appelés « jeux de baston ») sortent particulièrement du lot. Voici une petite galerie de personnages féminins issus de ce type de jeux :

Sonya Blade, Mortal Kombat
Mai Shiranui, The King of Fighters
Ivy, Soul Calibur
Jaycee, Tekken
Morrigan, Darkstalkers

L’écran de sélection d’un jeu de combat s’apparente beaucoup à un écran de sélection des fétiches, en ce qui concerne les personnages féminins. Observez donc le choix que nous propose la série Street Fighter :

De gauche à droite : Cammy, Chun-Li, Elena et Sakura

Vous préfèrez la militaire aux fesses bien cambrées, la chinoise cuissue, la nubile sauvageonne ou l’écolière genki ? Y’en a pour tous les goûts, mesdames et messieurs !

Les fétiches que les chara-designers n’arrivent pas à caser sur leurs personnages, ils les rattrapent ailleurs : je me souviens avec émotion d’un Soul Calibur où le menu Items était tenu par une jolie magasinière à petites lunettes en costume de maid, personnage soigneusement modélisé mais sans aucune autre utilité que de décorer.

Notez bien que les jeux de baston ne sont pas les seuls à pratiquer ces combos fétichistes ; assez incontestablement, le prix en la matière revient à Bayonetta, du jeu beat-them-all du même nom : sorcière aux jambes interminables et à la souplesse inégalée, elle manie ses deux gros flingues et ses talons-aiguilles-pistolets avant de vous lancer un regard sulfureux à travers ses petites lunettes de secrétaire/maîtresse d’école puis de vous achever façon dominatrix. Oh, et au début du jeu, c’est une nonne. (Je suis sûre que j’en oublie).

Pour en revenir aux jeux de combat, certains vont jusqu’à faire de l’ultrasexualisation des personnages leur principal argument de vente : c’est le cas par exemple de Rumble Roses, qui permet d’opposer des catcheuses peu vêtues dans des arènes boueuses…

…ou de la série Dead or Alive qui comporte des spin-offs où ses plantureuses héroïnes jouent au beach-volley et posent sur la plage.(4)

L’un des grands points forts des Dead or Alive ? L’animation des seins des personnages, qui disposent d’un moteur physique spécialement codé pour un maximum de rebondissements. Et ce ne sont pas les seuls jeux à faire de ce détail un argument marketing, comme le prouve cette incroyable publicité japonaise pour Ninja Gaiden 2 :

Même les jeux vous permettant de customiser votre personnage dans ses moindres détails n’échappent pas à la règle : bon courage pour créer une femme qui n’entre pas dans les canons de beauté traditionnels ou – hérésie – laide. (Pour les hommes par contre vous n’aurez généralement aucun souci, vous aurez même plutôt le problème inverse – mais on en reparlera…) Ainsi, le slider « Corpulence » limitera souvent vos choix à « athlétique » ou « anorexique »…Dans Mass Effect, un jeu pourtant applaudi pour ses représentations non-sexistes, les cicatrices que vous pouvez donner à votre personnage varient selon son sexe : impossible de créer une femme défigurée, mais vous pouvez vous en donner à coeur joie sur les hommes.

Une même cicatrice sur un personnage féminin et masculin. Dans un cas, une égratignure au menton; dans l’autre un visage entièrement couturé.

Plus fort : Saints Row : The Third vous permet de régler la taille des seins de votre personnage féminin ou la taille du pénis de votre personnage masculin grâce à un slider nommé… « Sex Appeal ». Un raccourci particulièrement révélateur et problématique.

Et c’est sans parler des costumes. Dans l’immense majorité des jeux situés dans un univers fantasy et plus particulièrement dans les MMORPG (jeux de rôle en ligne massivement multijoueurs), voici comment sont conçues les armures féminines(5) :

La différence est particulièrement frappante lorsque l’on compare une même armure équipée par un homme et une femme(6) :

Armure Élite de Druide dans Guild Wars

Tout récemment encore, le MMORPG Tera s’est exposé aux moqueries de l’Internet pour ses personnages féminins plus habillés sans armure qu’avec :

Ces costumes de bon goût sont généralement mis en valeur par des angles de caméras particulièrement subtils. Voici comment nous est présentée Shadee, une antagoniste dans Prince of Persia II – Warrior Within (c’est littéralement la première chose qu’on voit d’elle) :

En parlant d’armure, je ne peux conclure cet article sans évoquer un personnage incontournable lorsqu’on parle questions de genre dans les jeux vidéos, j’ai nommé Samus Aran (Metroid).

Samus est régulièrement citée comme contre-exemple à la sexualisation des personnages féminins car elle passe la majorité de ses jeux à défourailler de l’alien bien abritée par sa lourde armure – on ne découvrait son sexe qu’à la toute fin du premier Metroid, si on avait été assez rapide.(7)

Alors, aucune sexualisation possible pour un personnage en armure lourde ? Et pourtant…

Depuis qu’il a été révélé que Samus était une femme, les développeurs de Metroid se mettent en quatre pour nous le rappeler. Outre la subtile féminisation de son armure au fil de ses jeux (taille plus fine, poitrine soulignée), il est maintenant possible d’entrevoir le visage de l’héroïne et ce, même si le jeu est à la première personne, grâce au reflet de son viseur :

De manière générale, son viseur semble moins opaque qu’auparavant :

Et, en lieu de son mutisme de la première heure, on peut maintenant entendre l’héroïne crier lorsqu’elle encaisse un coup.

En soi, toutes ces petites attentions sont sympathiques et humanisent le personnage. Sauf qu’un personnage masculin équivalent comme Master Chief de Halo n’y a pas droit. Mais bon, je pinaille, ces détails ne suffisent pas à parler de sexualisation de Samus.

Oups, j’ai oublié de préciser qu’elle ressemble à ça sans son armure :(8)

Qu’un tel personnage en vienne à être utilisé comme contre-exemple à la sexualisation des femmes dans le jeu vidéo en dit long sur le niveau qu’a atteint l’industrie.

Mar_Lard

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1 Dans un prochain article, on examinera le mythe qui veut que les gamers soient en majorité des ados mâles hétéros frustrés. (^)


2 Avant qu’on ne me le fasse remarquer dans les commentaires : oui, officiellement il existe des Vieras mâles. Mais ils ne sont jamais apparus dans aucun Final Fantasy sorti à ce jour. (^)


3 La première serait sans doute Chun-Li de Street Fighter (1987), évoquée plus bas (^)


4 Lesdits spin-offs sont tellement plus connus que la série originale qu’avant d’écrire cet article, je croyais sincèrement que les Dead or Alive était seulement des jeux de beach-volley avec un nom étrange. Au vu de ce que donne une recherche Google Images, je pense mon erreur pardonnable. (^)


5 Dans cette vidéo, les « scientifiques » d’Immersion reconstituent dans la vraie vie un combat entre deux personnages féminins vêtus d’armures de jeux vidéo typiques. Le résultat est sans surprise… (^)


6 En recherchant des illustrations, je suis tombée sur une explication très sérieuse à ce phénomène : « Les armures féminines tendent à être moins couvrantes que les armures masculines. Beaucoup de gens pensent que c’est pour le fanservice, mais il y a de vraies raisons pratiques à cela. Tout d’abord, les femmes étant statistiquement moins fortes que les hommes, elles recourent plus à l’agilité et la ruse qu’à la force en combat : une armure légère est donc plus logique. De plus, un combattant masculin affrontant un personnage féminin à l’armure révélatrice tendra à hésiter et à laisser son regard traîner, conférant ainsi l’avantage. » Oui oui. On peut remercier le wiki World of Warcraft… (^)


7 On reparlera de Samus dans un prochain article, « Les femmes comme récompenses » (^)


8 A titre de comparaison, un artiste a dessiné Master Chief de la même façon. (^)

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