L’art de la joie – Goliarda Sapienza

Je vois au moins deux manière de résumer L’art de la joie. Il s’agit d’abord d’un beau roman d’apprentissage, écrit à la première personne, parfois à la troisième. Modesta raconte. Sicilienne née en 1900, orpheline à neuf ans, elle veut à tout prix échapper au destin qu’on lui promet : au mieux, un emploi de servante et un mariage honnête à sa sortie du couvent. Déterminée et farouchement intelligente, Modesta se construit une vie d’indépendance et de bonheur, renversant pour cela les nombreuses barrières que la société met sur sa route, qu’elles soient religieuses, morales ou politiques.

L’art de la joie, de Goliarda Sapienza
Traduit de l’italien par Nathalie Castagné
Editions Viviane Hamy, 2005, pour la traduction française
(existe chez Pocket – édition citée)

Il s’agit aussi, et peut-être surtout, de l’histoire d’une quête, celle de la joie. Joie des sens, découverte dès l’enfance ; mais aussi joie de l’esprit, joies multiples offertes par la vie qu’elle sait accueillir avec attention et gratitude. Au fil de sa vie, Modesta apprend à se tenir à l’écoute, prête à jouir des bonheurs qui se présentent, où qu’ils soient et quoique cela implique. Déterminée à être libre et heureuse, parce que l’un ne va pas sans l’autre, elle ne sacrifie jamais sa quête ni à ses amours, ni à ses convictions politiques, ni à ses enfants. Souvent dur, voire difficile à supporter, surtout au début, le roman malgré tout se déploie avec force et poésie selon cette ligne tracée d’emblée.

On peut également voir dans L’art de la joie l’histoire d’un siècle, le XXème, avec lequel Modesta est née. Le trajet du personnage est lié à celui de la Sicile, mais aussi, intimement, parfois douloureusement, à l’histoire de l’Europe. Née pauvre, enfermée dans un couvent entre 9 et 15 ans, elle parvient à force d’intelligence et de travail à gagner son indépendance financière (elle devient princesse, une autre forme de prison dont elle s’affranchit) et à échapper aux multiples carcans imposés aux femmes. A force d’amour, aussi ; car tout au long de sa vie, Modesta aime avec passion, et ses amours anciennes ou mortes ne cessent de l’accompagner. Elle aime sans discrimination, Béatrice et Carmine, Carlo, Joyce, Mattia, Nina, selon ce principe immuable que ce qui lui procure de la joie ne peut être mauvais, en dépit de la société, de la morale et des principes.

Même chez une amante, elle retrouve ces principes, sous le voile cette fois de la psychanalyse. Remplacez le terme de « péché » par celui de « maladie », celui de « rédemption » par « analyse », et le tour est joué. Modesta retrouve aussi chez elle un mépris bien connu :

« Ton mépris pour la femme, dont j’ai d’abord cru que c’était le mépris habituel absorbé avec l’éducation, le mépris de la vieille Gaia, de Beatrice, de Stella, à force d’imiter les hommes, de te joindre au chœur des mâles savants, s’est enraciné en haine.
– Eh bien ? Je ne vois pas où tu veux en venir.
– C’est simple, en te joignant à leur élite qui te répète : « Tu es une exception, tu es digne d’entrer dans notre Olympe… »
– Je ne vois toujours pas…
– Tu es passée de leur côté, et le vieux préjugé dicté par la loi de nos mères et de nos sœurs, s’est changé chez toi en haine pour ton côté femme, parce que, que tu le veuilles ou non, tu as des seins et des règles – une haine assez grande pour te stériliser les seins et le ventre. » (559)

Du fin fond de la Sicile, Modesta n’a que des échos assourdis de la 1ère guerre mondiale dans laquelle l’île a été entraînée par ce nouveau pays qu’est l’Italie ; mais elle découvre entre les deux guerres la politique, devient communiste sous Mussolini et est emprisonnée juste avant la 2ème. Avec la politique lui vient la confirmation de ce qu’elle pressent depuis toujours : elle doit lutter l’aliénation particulière qu’elle vit en tant que femme, et lutter pour que la route qu’elle trace puisse être empruntée par d’autres. Lutter contre la société dans son ensemble, car elle découvre que les femmes peuvent être les premières gardiennes de l’ordre patriarcal. Elle comprend cela, par exemple, en voyant une fillette grandir :

« Maintenant que Bambolina commence à courir derrière Prando, pourquoi l’arrêtent-elles et les séparent-elles ? Il faut que je laisse mes livres et que je descende. Elle pleure désespérée sur la pelouse, tandis que Prando disparaît tout joyeux en direction du bois.
– Mais qu’y a-t-il, Stella, Elena, pourquoi les séparez-vous ?
– Mais elle courait comme un garçonnasse, princesse ! Elle va tacher sa petite robe.
Voilà comment commence la division. Selon elles, Bambolina, à cinq ans seulement, devrait déjà bouger différemment, rester bien sage, les yeux baissés, pour cultiver en elle la demoiselle de demain. Comme au couvent, lois, prisons, histoire édifiée par les hommes. Mais c’est la femme qui a accepté de tenir les clés, gardienne inflexible de la parole de l’homme. Au couvent, Modesta a détesté ses geôlières d’une haine d’esclave, haine humiliante mais nécessaire. Aujourd’hui, c’est avec détachement et assurance qu’elle défend Bambolina des garçons et des femmes, elle ne tient qu’à elle, en cette enfant elle se défend elle-même, elle défend son passé, la fille qui un jour pourrait naître d’elle… Tu te souviens, Carlo, tu te souviens, quand je t’ai dit que seule la femme pouvait aider la femme, et que toi, dans ton orgueil d’homme, tu ne comprenais pas ? Tu comprends maintenant ? Maintenant que tu as eu une fille, tu comprends ? » (420-421)

Peut-être, plus que l’histoire d’un siècle, Modesta représente-t-elle une histoire du siècle. Goliarda Sapienza rédige le roman entre 1967 et 1976; en écrivant l’histoire de cette femme libre, elle raconte aussi une conquête progressive et fragile: la libération des femmes.

AC Husson

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