!Women Art Revolution! [W.A.R.]

Pouvez-vous nommer trois femmes artistes?

Telle est la question qui ouvre le superbe documentaire « !Women Art Revolution! », réalisé par Lynn Herschman Leeson. Elle est posée à des personnes entrant ou sortant d’un musée new-yorkais. Le nom de Frida Kahlo est avancé; à part ça, rien.

Evidemment, je me suis aussitôt posé la même question: pouvais-je nommer, instantanément, trois femmes artistes? Je ne suis pas du tout spécialiste d’histoire de l’art, même si je m’y intéresse; mais j’ai une formation littéraire, je devrais m’en sortir. Après plusieurs minutes de réflexion, j’ai réussi à me rappeler d’Artemisia Gentileschi, Berthe Morisot, Camille Claudel, Louise Bourgeois et Orlan, sans compter Frida Kahlo qui m’avait déjà été suggérée. On pourrait difficilement plus disparate: ma pauvre collection privée immédiatement accessible s’étend du XVIème au XXIème siècle et rassemble six artistes.

J’ai honte. J’espère que vous avez fait mieux. Si ce n’est pas le cas, on ne peut pas vraiment vous en vouloir; et c’est justement l’objet de ce film, qu’on peut résumer par cette belle formule: l’héritage de l’omission (« the legacy of omission »).

Il retrace l’émergence et le développement d’un mouvement d’artistes femmes et féministes américaines qui, à partir des années 1960, ont compris que pour exposer, vendre des oeuvres, exister comme des artistes, elles avaient deux solutions: se faire pousser un pénis (difficile) ou se faire accepter, de gré ou de force, dans le milieu. Il se trouve que c’est plutôt de force dont elles ont eu besoin. Une anecdote m’a beaucoup marquée: Nancy Spero (un nom de plus pour ma collection perso) raconte que, jeune femme, elle s’est rendue dans une galerie pour tenter de faire exposer son travail. Elle était ce jour-là vêtue d’une jupe courte et de bottes hautes. Le galeriste lui a fait poser son carton à dessins par terre; elle explique que pour tourner chaque page, elle devait de fait lui faire une génuflexion. (Plus de détails sur son oeuvre ici.)

Nancy Spero, « Relay », 2000 © Estate of Nancy Spero. Courtesy of Barbara Gross Galerie, Munich

!Women Art Revolution! est le produit de quarante ans de tournage et de centaines d’heures d’interviews. Selon le site internet du documentaire, son objectif est de « révéler des stratégies jamais documentées jusque-là utilisées pour politiser les femmes artistes et intégrer les femmes dans les structures artistiques ». L’histoire du mouvement artistique féministe croise et s’entremêle à l’histoire politique et sociale des années 60 à 80, si bien que les deux s’éclairent mutuellement.

myimage
Les femmes doivent-elles être nues pour entrer dans les musées des Etats-Unis? Affiche des Guerrilla Girls

La réalisatrice, elle-même artiste, explique qu’elle n’a rien vendu pendant de nombreuses années. Une fois, elle parvient à vendre une toile, qui lui est retournée quand l’acheteur se rend compte qu’elle est une femme: pas un bon investissement. Elle décide, en désespoir de cause, de faire don de ses oeuvres à une oeuvre caritative; elle se les voit renvoyer et répondre que ce n’est pas de l’art. C’est parce qu’elle a finalement réussi à vendre (cher) ses oeuvres qu’elle a pu produire le film.

Lynn Hershman, Seduction (Phantom Limb Series), 1988

Il y aurait encore un million de choses à dire sur ce film, par exemple sur le scandaleux « Dinner Party » de Judy Chicago ou sur les Guerilla Girls, qui ont visiblement directement inspiré le collectif féministe La Barbe. Mais je voudrais terminer en évoquant une artiste qui m’a particulièrement touchée, Ana Mendieta. Son oeuvre, puissante et obsédante, évoque régulièrement la violence exercée contre le corps féminin. Elle est morte en 1985 suite à une chute de 34 étages. Son mari, sculpteur, a été accusé du crime puis acquitté. De nombreux artistes s’étaient mobilisés pour payer sa caution; personne, en revanche, pour parler au nom d’Ana Mendieta. La série de sculptures éphémères intitulée « Silueta » est réalisée à partir de terre, de fleurs, de feuilles, de feu ou de sang.

Ana Mendieta, Silueta Works in Mexico, 1973–77
Ana Mendieta, Silueta Works in Mexico
20 x 13 inches, 1973-78, C-Print

Tous les rushes tournés par Lynn Herschman ont été numérisés. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le site internet du film.

AC Husson

Pour aller plus loin:
elles@centrepompidou: artistes femmes dans les collections du Centre Pompidou. Cette exposition (2009) présentait les œuvres de plus de 200 artistes femmes du XXème siècle, afin de permettre au public de porter un autre regard sur l’histoire de l’art. Le site, réalisé en partenariat avec l’Institut National de l’Audiovisuel, propose de nombreux documents, portraits d’artistes, vidéos ou œuvres commentées. On peut aussi y voir une fresque présentant de manière chronologique de nombreuses oeuvres d’art.
Un excellent blog: Art contemporain et identité – L’expression de la quête identitaire chez Urs Lüthi, Orlan, et Frida Kahlo. Le blog aborde les questions du sujet, du corps, du genre et du rapport à autrui.

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3 réflexions au sujet de « !Women Art Revolution! [W.A.R.] »

  1. Valéria Solanas a fabriqué l’oeuvre la plus significative qui soit, encore maintenant: elle a essayé de tuer Andy Warhol. « Et n’oublions pas que la poésie est pour son propre bien langage » Sarah Kane. L’art aussi.

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