Le courrier des lecteurs des Shadoks : une réaction genrée ?

Le 29 avril 1968, à 20h25, un drôle de phénomène fait son apparition à la première chaîne de télévision française, juste après le journal télévisé. C’est un dessin-animé, et ça s’appelle Les Shadoks. align= »JUSTIFY »><img title="Lire la suite…" alt="" La série est diffusée, arrêtée, diffusée de nouveau, tant à cause des péripéties de Mai 68 et de la grève de l’ORTF [l’Office de Radio Télévision Française, organisme public qui était alors en charge des deux chaînes de télévision], que de la réaction pour le moins très mitigée qu’elle suscite. Les enquêtes préliminaires et les enquêtes par téléphone ne sont pas bonnes, et la direction de l’ORTF commence à recevoir de nombreux courriers vindicatifs : qu’est-ce donc que cette « chose », au trait laid, à l’humour abscons et au propos absurde ? Notant la véhémence du débat, l’ORTF lance alors un référendum : « Pour ou Contre les Shadoks ? ». La question devient nationale : la production dit avoir reçu 5000 courriers, qui seraient à peu près également partagés entre les aficionados et les pourfendeurs de la série.

De ce fameux courrier des Shadoks, composé en grande partie de cartes postales confectionnées à cet effet et perdues, il reste 1514 courriers, conservées du 17 mai 1968 au 29 septembre 1972 [Source : AAA productions]. Celles-ci sont une source historique passionnante, tant du point de vue sociologique que culturel. Parce qu’elles font participer toutes les couches de la population, et notamment les enfants en très grand nombre, elles nous offrent un tableau de la société française de l’immédiat après-68, et de la manière dont celle-ci appréhende la culture, selon sa classe sociale et sa classe d’âge. Mais ce courrier des téléspectateurs ne parle pas qu’à travers les lettres reçues, il parle également à travers l’absence de certains épistoliers. Sans surprise, les classes populaires sont moins représentées que les classes aisées – ou du moins précisent-elles moins aisément leur origine sociale et leur activité professionnelle : prendre la plume, c’est asseoir sa légitimité, considérer que son point de vue compte et qu’on a, non seulement le droit de s’exprimer, mais aussi le devoir d’être écouté. Or, les absentes évidentes de ce courrier sont les femmes adultes : pour 509 hommes de cette catégorie d’âge qui écrivent, 291 femmes prennent aussi la plume, c’est-à-dire qu’elles ne représentent que 36, 4% des épistoliers. Elles sont un peu plus représentées dans les autres catégories d’âge, ce qui leur permet d’atteindre en tout le chiffre de 37,4%.

Pour que les femmes prennent la plume

Ce qui marque d’abord, c’est donc cette sous-représentation féminine : bien que, de 1968 à 1972, tout comme aujourd’hui, il s’agissait de la moitié de la population, celles-ci peine à dépasser le tiers de la participation. Ce qu’il faut comprendre, c’est les enjeux qu’il y a derrière la prise de parole publique. Tous comme les personnes issues des classes populaires, les femmes ne considèrent pas facilement comme légitimes pour s’exprimer dans l’espace public. C’est d’autant plus vrai dans la société de la fin des années 1960 qui, tout en étant en train d’être bouleversée, n’en continue pas moins de reléguer ses femmes au foyer.

En plus des courriers recensés ci-dessus, il faut noter que 120 courriers sont écrits par les femmes « en famille » (avec leur époux ou leurs enfants par exemple) : contrairement aux hommes, une partie des femmes ne se considère pas à titre individuel, mais comme faisant partie d’un corps social organisé. Leur avis est d’une valeur moindre que celui des hommes ; ainsi cette bonne épouse d’expliquer : « Je suis contre les Shadoks mais mon mari trouve ce court-métrage amusant et spirituel. Étant dans ma trentième année de mariage, je trouve très normal de chercher à lui faire toujours plaisir. Alors, ne supprimez pas ‘les Shadoks’.»

Cependant, la société de la fin des années 1960 est en train de changer ; et on note deux catégories d’âge qui rejoignent leurs homologues masculins. Les jeunes filles (lycéennes, étudiantes, ou jeunes femmes n’ayant pas encore fondé de famille) participent au débat à hauteur de 40%. Quant aux enfants de 11 à 14 ans, ils sont 45 filles et 45 garçons à envoyer des lettres, autant dire une égalité parfaite pour cette génération qui est née avec la télévision, et qui est donc bien plus à même de se l’approprier. Pour ne pas être de mauvaise foi, il faut ajouter que dans la catégorie des personnes âgées (soit 25 lettres), le ratio atteint aussi 40%. Mais cette catégorie répond à des critères particuliers ; qui plus est, l’échantillon qui nous est parvenu est un des moins étoffés, et ne peut donc suffire à renverser des catégories établies avec des statistiques plus imposantes.

Les femmes aiment moins Les Shadoks

L’on peut faire un second constat, cette fois-ci non plus à partir du silence des sources, mais de leur propos : le jugement des catégories féminines est, en général, plus négatif que celui des hommes. Comment expliquer une telle différence dans l’appréciation de valeur ? En laissant de côté la question de l’origine sociale, que l’on ne peut traiter en un seul article (et qui demande des critères moins évidents à repérer que le sexe de l’épistolier), on remarque certaines permanences : ce qui ne plaît pas dans Les Shadoks, c’est souvent la spécificité de sa narration et de sa mise en œuvre. En d’autres termes, il s’agit d’un dessin animé, qui s’inspire beaucoup des comics strips américains, et qui met en scène des histoires qui confinent, sinon au futurisme, du moins à l’éloge de la technologie. Ainsi, le scénario de la première série est celui de la « course à la terre » des personnages principaux, Shadoks et Gibis, qui cherchent tous deux à construire des fusées pour arriver sur la terre avant les autres. Sur leur chemin, ils découvrent leur univers, aux propriétés très intéressantes : tout en présentant un substrat scientifique loufoque (où, notamment, on peut tenir une planète par en bas pour qu’elle ne tombe pas), le feuilleton propose un récit inscrit dans l’univers scientifique. En fait, ce récit reflète une partie de la culture véhiculée par les médias, la bande dessinée et la science-fiction en particulier.

Les jeunes garçons, ciblés par la série

Ces propriétés expliquent en fait deux aspects de la réaction à la série :
Le fait, d’une part, que celui-ci plaise avant tout, et avec une majorité éclatante, aux enfants. Tous âges (de 5 à 14 ans) et sexes confondus, les enfants sont 90% à déclarer aimer le feuilleton, pour 53% des adultes – et c’est sans compter les sondages téléphoniques, plus aléatoires et donc peut-être aussi plus représentatifs de la population, qui récoltent 20% d’opinion positive seulement chez les adultes. Si les enfants apprécient plus ce feuilleton, c’est parce qu’il fait partie de leur monde, et de leur culture, une culture médiatique apportée à la fois par la télévision, les illustrés, et les films de science-fiction, tous très fortement liés à la culture américaine. La forme même du dessin animé œuvre dans ce sens.

D’autre part, on comprend mieux que les femmes apprécient moins le feuilleton que les hommes. Alors que seulement 3 garçons (de 5 à 14 ans) sur 135 se déclarent hostiles, c’est le cas de 19 filles sur 89, soit un écart de… 19%. Le cas des enfants, puisqu’il s’agit de la catégorie de la population apprécie le plus Les Shadoks, est peut-être le plus révélateur. Dans la catégorie « jeune », cet écart est encore de 17%. Chez les hommes et les femmes adultes, cet écart est de 3% (45% « contre » chez les hommes, 48% chez les femmes) et, chez les personnes âgées, il remonte à 15%.

Il semblerait donc que, tant du point de vue de la participation que de la réaction, Les Shadoks ne soient pas un feuilleton pour les femmes. Soit cela ne les intéresse pas, et elles n’écrivent pas ; soit elles écrivent, mais cela ne leur plaît pas ; soit elles ne considèrent pas $le débat lui-même à leur portée, et elles ne participent que si elles sont incluses dans un groupe familial. Dans tous les cas, la réaction au feuilleton est bien genrée, dans le sens où elle correspond à une construction de l’appréhension de l’objet culturel en fonction du sexe. Parce qu’il est moderne et technologique, ce feuilleton n’est pas pour les femmes. Parce qu’il s’agit de prendre la parole, ce débat n’est pas pour les femmes. Et dans le vocabulaire même que ces femmes utilisent, on note qu’un certain nombre d’entre elles ont tendance à se reléguer derrière les rôles que la séparation des sexes leur impose : elles s’inquiètent avant tout de l’influence de la télévision sur leurs enfants et leurs petits-enfants. Beaucoup demandent un compromis : si ce feuilleton doit continuer à être diffusé, ne peut-il pas l’être plus tôt, pour ne pas retarder l’heure du coucher des enfants ? Evidemment, aucun père de famille ne fait ce genre de demande. Finalement, il semble que c’est avant tout la nouveauté qui les effraie, car elles sont censées assurer la continuité avec leur propre éducation, et représenter les valeurs traditionnelles. En somme, par leur éducation, les femmes des années 1960 seraient poussées à une forme de conservatisme culturel. Ce garçon de 14 ans a peut-être tout compris, lui qui explique à propos de son feuilleton préféré : « tout le monde les trouve amusants, sauf ma mère, bien entendu. ».

Les démonstrations de mathématiques du Professeur Shadoko sont-elles trop compliquées pour les filles?

Jessica

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