Femmes violées: une affaire d’hommes (1/2)

Cet article est une contribution de Cécilka. Si vous souhaitez contribuer à Cultures G, voir la page Contribuer.

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L’idée de cet article m’est venue en regardant avec un ami le deuxième épisode de la mini-série télévisée Black Mirror (Royaume-Uni, 2011, réal. Euros Lyn), intitulé « 15 Million Merits » (« Quinze million de mérites »). Je n’ai pas vu les deux autres épisodes de la série, et je ne prévois pas les voir car j’ai trouvé que ce deuxième épisode passait complètement à côté des possibilités de son sujet(1). Je n’ai donc pas envie de réitérer l’expérience.

Si j’ai eu envie d’écrire suite au visionnage du film, c’est en raison de la représentation qui y est faite des violences sexuelles subies par un de ses personnages féminins. Bien que la thématique des violences ne soit pas centrale dans le film, il m’a semblé que la manière de les mettre en scène était suffisamment courante dans les œuvres de fiction pour justifier de s’y arrêter le temps d’un article. Partant de ce film, j’ai commencé à réfléchir à d’autres films dans lesquels la représentation des violences sexuelles me semblait problématique pour des raisons similaires, alors même que les scénarios en eux-mêmes différaient dans le traitement qu’ils leur réservaient.

Je vais prendre trois exemples : l’épisode de Black Mirror mentionné ci-dessus, Lila dit ça de Ziad Doueiri (France, 2004) et Irréversible de Gaspar Noé (France, 2002). Ces trois films font des violences sexuelles subies par une femme un élément important du scénario. Or ces trois films dépeignent ces violences « de l’extérieur » : elles ne sont guère plus qu’une manière de faire progresser l’intrigue. Au fond, on pourrait dire que les violences y ont un mérite : celui de faire évoluer le héros, de lui faire prendre conscience de la triste vie qu’il mène, et éventuellement de le pousser à agir. La souffrance centrale, dans ce récit, n’est pas celle de la victime, mais celle du héros masculin. Le héros du film n’est pas la personne qui subit des violences sexuelles : il protège celle-ci (ou, justement, il échoue à le faire). De même, la personne qui visionne le film est censée s’identifier à la souffrance du héros masculin, et non à celle du personnage féminin (2).

Les trois films que j’utilise ici diffèrent énormément les uns des autres, du point de vue des sujets traités comme de l’ambiance générale qui en émane. Les réactions des héros masculins aux violences sexuelles imposées par d’autres personnages masculins à d’autres personnages féminins, sont elles aussi diverses. Dans Black Mirror Ép.2 et Lila dit ça, les héros semblent transcender la douleur ressentie en construisant un projet qui leur est propre (la conscience politique, l’art). Ce sera l’objet de ce premier post. Dans Irréversible, les héros adoptent eux-mêmes un comportement extrêmement violent suite au viol d’une femme dont ils se sentent proches. Destructrice dans ses effets, cette réaction peut sembler à l’opposé de la première ; pourtant il s’agit de nouveau pour les héros de se construire, cette fois autour d’une masculinité basée sur la violence. Cela fera l’objet d’un deuxième post. Dans tous les cas, aucun de ces trois films ne laisse une quelconque place à l’expérience personnelle des personnages féminins devenus victimes. On aurait pu les voir cherchant à surmonter ce qu’elles ont vécu, à travers leur regard, selon leurs choix : ce n’est pas le cas.

Où le héros transcende la violence sexuelle subie par une femme de son entourage en se découvrant de nouvelles ambitions personnelles

Black Mirror

Le synopsis de l’épisode « 15 Million Merits » de la mini-série Black Mirror est simple : dans le futur, les écrans sont omniprésents et déversent en continu un flot de publicités oppressantes, jusque dans les appartements privés où les murs sont des écrans géants. Chaque action effectuée est comptabilisée et payée en temps réel en « Mérites », une monnaie virtuelle que les protagonistes peuvent gagner en s’entraînant chaque jour à la salle de sport. On paie en temps réel pour se brosser les dents ou regarder un film, mais aussi pour sauter un spot payé par la publicité qu’on n’a pas envie de voir, ou tout simplement pour éteindre les écrans dans son appartement.

Bing est face à l’un des murs-écrans de son appartement ; une publicité pour un film pornographique y est diffusée. En juxtaposition sur le visage de l’actrice apparaît la phrase : « sauter [ce spot] vous fait encourir une pénalité. Continuer ? Oui/non »

Le scénario s’attache à un jeune homme, Bingham (Daniel Kaluuya), apparemment soumis au système en place, qui va chaque jour, bravement, faire ses sessions d’entraînement sur vélo fixe, sans paraître en concevoir ni plaisir, ni aversion particulière. Il y rencontre une jeune femme (…forcément…), Abi (Jessica Brown Findlay). Parce qu’il l’a entendue chanter et qu’il la trouve talentueuse, et probablement parce qu’elle lui plaît, il la pousse à participer à une émission de télé censée propulser les « nouveaux talents » sur le devant de la scène. Pour cela, Bingham lui paie même le ticket pour se rendre à l’émission, pour un prix exorbitant représentant quasiment toutes ses économies. Lors de la première, la jeune femme est forcée de prendre une drogue de « compliance », qui lui impose un comportement « conforme » à ce qui est attendu d’elle. Après qu’elle a chanté, elle est félicitée par les trois membres du jury, deux hommes et une femme, qui ne font pas longtemps mystère de ce qu’ils considèrent comme une carrière lui correspondant davantage : celle d’actrice de film pornographique. La drogue qu’on lui a fait prendre l’empêche de refuser : elle « accepte » (3).

On ne verra alors plus Abi directement à l’écran. Elle apparaîtra cependant fréquemment dans « les films dans le film », diffusés sur les écrans des différents protagonistes : en l’occurrence, il s’agit d’extraits de films pornographiques dans lesquels elle est désormais forcée de tourner. Le visionnage des spots vantant ces derniers est imposé aux personnages (à moins de payer des Mérites), et à nous avec. Les courts extraits que nous voyons montrent une Abi l’air hagard, en attente ou attouchée par des acteurs masculins, dans des scènes de soft porn complaisantes.

Bing se détourne de l’écran géant sur lequel s’affiche le visage d’Abi, forcée de jouer dans son premier film pornographique.

Suite à l’émission, la souffrance du héros est telle qu’il prend soudainement conscience de l’horreur de son existence. Il trouve alors en lui la force de se rebeller contre le système. (Je ne vous raconte pas la fin, mais je n’irai pas jusqu’à vous conseiller de regarder le film pour la connaître.)

La manière dont cet épisode est scénarisé et filmé rend facile d’oublier la personne ayant souffert le plus directement dans cet épisode, c’est-à-dire Abi : celle-ci n’est rapidement plus présente dans l’histoire. De fait, elle est, du début à la fin, perçue de l’extérieur : le héros la trouve belle, donc il l’aborde ; puis il paie pour qu’elle passe à la télé, puis il souffre de la situation, souffrance renouvelée par chaque publicité venant lui rappeler… quoi ? que son amie tourne dans des films pornographiques ? ou qu’elle est violée à répétition ? C’est une deuxième invisibilisation provoquée par le film : le mot de viol n’y est pas prononcé, et de fait, il est possible de regarder le film sans voir le viol, malgré la mention qui est faite de la drogue de « conformité », et du fait que l’« accord » à tourner dans des films X a été donné par Abi après qu’elle en a pris. Dans les quelques critiques que j’ai lues sur internet, le drame est formulé en termes de « perte de l’innocence » : Abi y est la personnification de l’innocence, Bingham est celui qui perd cette dernière et agit en conséquence.

Les violences sexuelles à l’encontre d’Abi n’ont en fait qu’une visée instrumentale dans le film. Elles servent à faire avancer le scénario en donnant un prétexte « crédible » (?) expliquant la soudaine prise de conscience politique du héros, qui, de celui qui n’interroge rien et accepte ce qui lui est imposé, tout à coup ourdit un plan pour se faire entendre, parvient à s’adresser à la population entière, exhortant tous et toutes à lutter contre leur subordination. Le héros transcende les violences sexuelles que d’autres ont commis sur une autre : sa petite amie est abusée à répétition, il en devient tribun.

Lila dit ça

Avant de tirer des conclusions plus générales, je vais maintenant m’arrêter sur un autre film, français cette fois, où se joue une dynamique similaire. Il s’agit du film Lila dit ça, du réalisateur libanais Ziad Doueiri, sorti en 2004. Le film dépeint la relation amoureuse naissante entre Lila (Vahina Giocante) et Chimo (Moa Khouas), deux adolescents qui vivent à Marseille. Lila parle de sa sexualité très directement, avec un vocabulaire cru et précis, et apparaît comme une jeune fille provocante (et *donc* peu respectable, car parler ouvertement de sa sexualité n’est pas un comportement admis pour une adolescente) aux yeux de tou-te-s, sauf de Chimo, qui reste compréhensif et calme. Une rivalité apparaît entre Chimo et son ami Mouloud (Karim Ben Haddou), qui ne supporte pas de voir Lila refuser ses avances. Vers la fin du film, Chimo, qui s’était éloigné de Mouloud et des deux autres jeunes hommes du groupe, apprend que ceux-ci se sont rendus chez Lila au milieu de la nuit ; comprenant ce qui est en train de se passer, il court chez Lila pour la trouver prostrée sur le lit : les trois jeunes viennent de la violer. La police intervient et tous quatre sont mis en garde à vue, non sans que Chimo ait eu le temps de frapper l’un des coupables.

Chimo s’effondre : il vient d’apprendre que Lila était encore « vierge » lorsqu’elle a été violée.

Lila disparaît alors, pour Chimo et pour nous : elle déménage brusquement et il ne sait pas comment la joindre. La chute du film est que Chimo, qui n’était finalement retenu à Marseille que par la présence de Lila (« Lila était le seul motif pour rester ou partir »), accepte la proposition faite au début du film par sa professeure de français (il l’avait alors refusée) : intégrer un « institut spécial à Paris », où « l’enseignement est gratuit », pour les personnes ayant un talent d’écrivain. Dans le cas de Chimo, ce n’est pas le viol en lui-même qui sert de détonateur à son action, puisqu’il aimait déjà écrire avant cela, et avait déjà été reconnu comme ayant un talent prometteur par sa professeure ; c’est même la rencontre avec Lila puis le développement de leur relation qui fournit la matière à ce qu’il écrit pour se faire accepter par l’école. Dans ce cas, il semble que le viol, parce qu’il éloigne Lila, est avant tout un ressort scénaristique pour expliquer la décision brusquement prise par Chimo de quitter Marseille, alors qu’il ne le souhaitait pas auparavant. Reste que là encore, la violence sexuelle infligée à Lila est un accessoire du scénario, plutôt qu’un sujet en lui-même. Et que, là encore, la victime disparaît de l’écran sitôt le viol terminé, et que la souffrance qui est montrée est celle du héros masculin. C’est lui qui est tourmenté par ce qui est arrivé à son amie, et finalement, le happy end vient lorsqu’il arrive à dépasser sa douleur en exploitant son talent d’écrivain.

Chimo quitte Marseille. Sa relation à Lila lui a fourni le thème de la nouvelle qui lui a permis d’intégrer une école pour futurs écrivains talentueux.

Dans Lila dit ça, comme dans Black Mirror Ép.2, les violences sexuelles apparaissent comme un moyen scénaristique un peu cheap d’expliquer une soudaine transformation du héros. Et paradoxalement, alors que les deux films présentent ces violences comme une « cassure » justifiant un revirement important dans l’histoire, leur utilisation instrumentale semble trivialiser leur gravité… pour les victimes.

(à suivre : partie 2)

Cécilka

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(1) En l’occurrence, les développements possibles de la société de l’information : ici, elle est forcément dystopique, forcément pornographique (cette pornographie étant elle-même, forcément, coercitive, hétéro-centrée et destinée à un public mâle), forcément violente, et l’épisode est forcément focalisé sur les classes moyennes du futur.

(2)Les exemples que je prends ici sont des œuvres cinématographiques, mais on retrouve la même tendance dans les œuvres littéraires et de jeux vidéo. Voir par exemple l’article de Mar_Lard par rapport à Lara Croft version 2012 : selon son producteur Ron Rosenberg, le joueur n’est pas censée vouloir l’incarner mais la « protéger ».

(3) Je ne crois pas que tourner dans des films érotiques ou pornographiques soit négatif ou humiliant en soi. Le problème vient ici de l’absence de consentement de la personne impliquée.

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14 réflexions au sujet de « Femmes violées: une affaire d’hommes (1/2) »

  1. Merci pour l’article ! Dans le monde des comics, on désigne ce genre de situation sous le terme de « women in refrigerators », un terme inventé par Gail Simone, fan de comics devenue par la suite scénariste, à partir d’une situation d’un épisode de Green Lantern où le héros trouve sa copine morte enfermée dans le frigo. Il s’agissait de désigner ce trope de la femme sacrifiée uniquement pour permettre au héros masculin d’évoluer, la personnalité et l’histoire du personnage féminin étant secondaire voire carrément négligé.

  2. Heureusement il y a Sleeping Beauty, même s’il est difficile de s’identifier à l’héroine,froide, détachée des choses et des gens,c’est bien son cri, déchirant qui retentit. C’est sa souffrance, lorsqu’elle se réveille brutalement qui crève l’écran, et qui nous laisse soufflé-e-s, là, devant le générique de fin.

  3. Il y a quelque chose qui me chiffone… Dans les 3 exemples que vous donnez, les scenaristes ont choisi de raconter une histoire : « Comment telle personne réagit face au viol d’une personne qui lui est chere ». Même si la vrai victime est la personne violée, ça n’est pas son histoire qui est racconté, mais celle du spectateur involontaire.
    La souffrance de la victime n’est pas niée, elle est simplement éludée, car ça n’est pas le propos.
    Le choix de racconter telle histoire plutôt qu’une autre n’est, à mon avis, pas criticable.
    Si demain je veux racconter l’histoire de Marie, qui se reconstruit apès que sa maman ait eu un horrible accident, pourra t on me repprocher de ne pas plutôt parler de la mère ?

  4. Dommage, Black Mirror est une très bonne série. Quelque chose me chiffonne dans votre article, on dirait que vous reprochez à ces films/séries ce qu’ils ne font *pas* : « ils auraient pu parler de, pourquoi ne pas avoir exploré truc », etc.

  5. Hello,
    J’ai un peu le même sentiment qu’exprimé ci-dessus.
    J’ai trouvé « Black Mirror » très bien : effectivement le sujet n’est pas le viol, mais comment le héros est opprimé par cette société cauchemardesque, pas si éloignée de la nôtre. On peut difficilement reprocher aux scénaristes de n’avoir pas fait dévier leur scénario du sujet.

    Par contre, là où on se rejoint sans doute, c’est sur le constat que la plupart du temps, le héros est forcément un héros et que ce que vit la fille n’est qu’accessoire : c’est toute l’histoire d’une société patriarcale dont les productions culturelles reflètent les structures mentales.
    Et c’est pourquoi en tant qu’auteure, je trouve important de raconter des « histoires de filles » où les femmes sont sujets et non plus objets de l’œuvre ! 🙂

    1. Avec beaucoup de retard : oui, tout à fait, ce qui me pose problème c’est que ce genre d’évacuation, et l’instrumentalisation des violences faites aux femmes en général, soient si systématiques. Bien sûr qu’un-e auteur-e peut faire le choix de s’attarder davantage sur l’un ou l’autre sujet/personnage, mais c’est le déséquilibre qui me dérange. S’il existait en contrepoint beaucoup d’œuvres (films, livres, bédés…) dans lesquels les femmes et leurs expériences (dont les violences sexuelles), sont traités comme des sujets à part entière, ça ne me dérangerait pas que ça ne soit pas /toujours/ le cas ! Je n’ai pas choisi « exprès » trois films qui, de manière exceptionnelle et inventive, auraient fait ce choix scénaristique : ce sont trois illustrations d’une norme culturelle que j’ai eu envie de rendre explicite.

      Et le problème bien sûr, est que cette facilité à « oublier » les victimes dans ces films répond à la facilité que l’on a à oublier et nier l’expérience des victimes de viol dans la « vraie vie »…

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