Qui es-tu, Lilith ? Trois réponses d’artistes.

C’est une sculpture étrange, fixée au mur. Une femme accroupie nous tourne le dos. Elle est nue. Ses cheveux sont plaqués sur son crâne. Son visage, de côté, est en partie dissimulé.

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Si l’on s’approche, deux yeux de verre bleus nous regardent. Leur couleur tranche avec le bronze de la sculpture.

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Cette sculpture est l’œuvre de Kiki Smith. C’est une représentation de Lilith qui est, selon la Kabbale juive, la première femme d’Adam avant Ève, formée non à partir d’une de ses côtes mais de la même terre que lui. Le mythe comporte de nombreuses variantes mais il existe des constantes, selon lesquelles Lilith, révoltée, refusait d’être soumise à Adam, y compris sexuellement, et fut pour cela chassée du paradis terrestre.

Portrait de Lilith en femme fatale

Lilith a inspiré bien d’autres artistes avant Kiki Smith, et il est intéressant de mettre en rapport sa sculpture avec d’autres représentations du même mythe.

Celles que j’ai choisies sont des représentations modernes qui montrent Lilith en femme fatale et séductrice, l’accent étant mis sur sa très grande beauté et sur son corps qui s’épanouit fièrement. A commencer par la célèbre Lady Lilith, un tableau peint en 1868 par Dante Gabriel Rossetti, un peintre anglais.

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Lady Lilith – Dante Gabriel Rossetti

S’il semble au premier d’abord représenter une femme rêveuse à sa coiffure, le tableau nous montre en fait une Lilith moderne (une lady !) dont on retrouve les signes traditionnels : l’opulente chevelure rousse, la sensualité dont rendent compte les vêtements amples sur un corps sans corset. De plus, Lilith se regarde, satisfaite de sa propre beauté. Pas un regard pour le voyeur, elle est absorbée par la contemplation de son reflet. Un sonnet écrit par Rossetti et gravé sur le cadre rend compte de cette nature séductrice et dangereuse qui reste implicite dans un tableau apparemment si tranquille. Vous pouvez écouter une lecture de ce poème en français ici.

 Of Adam’s first wife, Lilith, it is told
(The witch he loved before the gift of Eve,)
That, ere the snake’s, her sweet tongue could deceive,
And her enchanted hair was the first gold.
And still she sits, young while the earth is old,
And, subtly of herself contemplative,
Draws men to watch the bright web she can weave,

Till heart and body and life are in its hold.

The rose and poppy are her flower; for where
Is he not found, O Lilith, whom shed scent
And soft-shed kisses and soft sleep shall snare?
Lo! as that youth’s eyes burned at thine, so went
Thy spell through him, and left his straight neck bent
And round his heart one strangling golden hair.

Lilith y est décrite comme une ensorceleuse, proche du serpent (avec sa langue qui séduit et ses cheveux magnifiques qui s’enroulent comme des anneaux pour étrangler celui qui se prend à son charme) et de l’araignée, qui attire les hommes dans sa toile. Lilith se regarde (« subtly of herself contemplative ») et c’est cela qui mène les hommes fascinés à la regarder, sans pour autant que tous ces regards se croisent. Le spectacle de Lilith à sa coiffure fascine et il n’est même pas besoin qu’elle tourne son regard vers nous pour produire son effet.

Le mythe a énormément inspiré les préraphaélites dont le peintre John Collier qui peint lui aussi sa Lilith en 1892. Le personnage est inspiré d’Eden Bower, un long poème de Dante Gabriel Rossetti (également poète et décidément fasciné par ce mythe) où Lilith, dépeinte comme une femme dominatrice, devient l’amante du serpent du jardin d’Éden grâce auquel elle se vengera d’Adam et provoquera sa chute. Le tableau de John Collier choisit de montrer cette scène d’érotisme monstrueux où Lilith et le serpent (encore lui, mais cette fois il n’est pas métaphorique comme dans le poème mais bien réel), deux êtres maléfiques, s’allient et ne forment qu’un seul corps.

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Lilith – John Collier

Dans un décor de jungle, le corps de Lilith, sorte de Vénus maléfique est nu. Sa chevelure se déploie derrière elle et les anneaux du serpent entourent son corps. Elle regarde avec plaisir la tête du serpent posée sur son épaule, dont la blancheur contraste avec le corps sombre de l’animal qui semble tout droit sorti de sa chevelure, D’une façon plus racoleuse que Rossetti avec sa Lady Lilith, Collier nous montre une Lilith toujours indissociable du plaisir qu’elle peut tirer de son corps. Pas de regard pour nous mais pour le serpent, à la fois son double et son amant.

Les yeux de Lilith

 La Lilith de Kiki Smith, si elle interroge toujours la question du corps, tranche radicalement avec ces représentations. Plus sévère et plus inquiétante, cette Lilith n’est pas la femme fatale qu’on attendait : ses cheveux plaqués en arrière et son corps ramassé sur lui-même (le ventre, le pubis et la poitrine sont peu visibles) détonent avec les peintures précédentes où elle était montrée en séductrice, le corps offert, la chevelure abondante, préoccupée par elle-même ou par son plaisir. Ici, Lilith ne nous offre que son dos, un dos en tension, nerveux, comme si, à la façon d’une araignée sur le mur, elle venait de s’arrêter de courir, peut-être de fuir. Tout l’inverse du dos lascif d’une Danaïde qui nous offre complaisamment sa nuque et ses cheveux.

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 Lilith – Kiki Smith

Avec son cou et son corps tordus, dans un espace d’exposition bouleversé (Kiki Smith aime les sculptures qui ont « un rapport différent au sol » / « a different relationship to the ground »), Lilith nous oblige pour la voir à tourner autour d’elle. C’est tout un jeu de renversement qui se met en place : la sculpture ne s’expose plus au sol mais au mur, le corps ne se montre plus à l’endroit mais à l’envers et les regards doivent savoir se tordre, comme Lilith elle-même a tordu le cou à l’ordre…

La plus grande force de la sculpture de Kiki Smith, c’est ce regard que, grâce aux trois dimensions, nous pouvons venir chercher. Les tableaux de Rossetti et Collier nous offraient certes les yeux de Lilith mais fixant quelque chose d’interne au tableau (son reflet ou le serpent, donc elle-même ou son double) et par conséquent nous excluaient de leur faisceau : nous n’étions que spectateurs de ce regard. La Lilith de Kiki Smith, loin de consentir au spectacle qu’elle offre, nous rend notre regard : deux billes de verre, un regard presque vivant dans un corps de bronze figé.

Kiki Smith dépouille le mythe de ses éléments flatteurs et retient dans sa représentation de Lilith une attitude de défi : dos provocateur, mépris de la gravité qui pèse sur les statues classiques et regard dérangeant qui nous interroge au lieu de nous séduire. Finie la fascination mêlée de répulsion que l’on peut éprouver face à un érotisme menaçant. Kiki Smith refuse la sidération confortable que produit la beauté dangereuse. Lilith sort d’elle-même et regarde qui la regarde, comme si elle avait quelque chose à nous dire.

Ces yeux grand ouverts sont la force neuve donnée au mythe de Lilith, devenu aujourd’hui un mythe féministe (et à mon sens, c’est clairement dans cette veine que Kiki Smith se place). Ce regard qui, sans son reflet dans un miroir, sans serpent comme double ou comme amant, nous dit, à nous qui lui offrons nos yeux en retour : « Qui êtes-vous, vous qui me regardez ? »

Et n’est-ce pas notre reflet dans les yeux de verre de Lilith ?

Chalcédoine

Pour aller plus loin :

–       Un commentaire bien plus complet de Lady Lilith (et notamment sur les symboles présents dans le tableau) de Dante Gabriel Rossetti.

–       Un commentaire du poème Body’s Beauty de Dante Gabriel Rossetti (en anglais).

Photographies utilisées dans l’article :

http://www.flickriver.com/photos/spam/3794754588/

http://picasaweb.google.com/lh/photo/bu7sDR-NHDd45xdwhxE-nA

http://www.flickr.com/photos/rocor/3979561764/

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3 réflexions au sujet de « Qui es-tu, Lilith ? Trois réponses d’artistes. »

  1. Fascinante Lilith également souvent assimilée aux mythes de succubes et incubes puisqu’elle représenterait cette sexualité débridée et assumée à une époque où la sexualité féminine se devait être soumise à l’homme…
    Lilith, icône féministe?

    (chtite autopromo, c’est également un des personnages que développe dans Opale => http://ow.ly/gIX9G )

  2. Merci pour cet article. C’est passionnant les écarts entre les différentes visions d’artistes. Les hommes qui retiennent du mythe de Lilith un caractère séducteur, donc toujours en référence au regard de l’homme et inféodée à celui-ci. La beauté et la sensualité de leur Lilith est une force qui fascine et qui inspire la crainte, MAIS ce n’est pas une force d’indépendance. Alors que la Lilith de Kiki Smith, c’est l’indépendance défiante. Le contraste est saisissant.

  3. Bonsoir !

    Au Moyen Âge, femme + miroir = luxure. Je pense que le peintre était bien au courant et que par conséquent il s’agit d’une image de la femme luxurieuse et séductrice. Bref, un danger pour tout gentleman qui se respecte. Bouh ! Chrétiens, fuyez ces pécheresses qui en veulent à l’intégrité de votre âme ! 😀

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