FAUVE : à CORPS ouvert

Récemment un nouveau groupe a fait son apparition sur la scène française : FAUVE. Encore le terme de « groupe » ne convient-il pas tout à fait comme ne cessent de le rappeler ses membres. FAUVE est « un collectif ouvert » comme ils l’expliquent eux-mêmes, un « CORP », c’est-à-dire un ensemble informe, les cinq musiciens formant un noyau toujours prêt à accueillir de nouvelles contributions, et ayant à cœur de rappeler que la musique n’est jamais le fait de quelques personnes, mais naît de rencontres avec des inspirateurs, des soutiens, des conseillers. C’est pourquoi FAUVE cultive un certain anonymat, même s’il devient malheureusement impossible de trouver un article renonçant à la sacro-sainte photo . Malheureusement et heureusement : ce qu’on constate en jetant un œil à ces clichés c’est la normalité fascinante de cinq hommes d’âges et de physiques différents, des visages sur lesquels le regard peut glisser et passer à autre chose ; rien ne l’arrête et FAUVE devient un ensemble de quidams à l’invisibilité dérangeante.
Ce relatif anonymat est encore ce qui caractérise la communication même du groupe : les morceaux ont été diffusés sur internet, visiblement enregistrés dans une cave à l’acoustique douteuse. La musique, relativement dépouillée, privilégie la communication d’un rythme qui doit porter la révolte d’une voix d’adolescent, celle du chanteur, comme entraîné malgré lui dans le flux du « spoken word ». Contre la chanson et la mélodie, FAUVE a choisi un avatar du rap qui peut épouser les tressaillements du texte. Ce côté cassé, bancal – parfois franchement faux comme sur la chanson « Mille îles » – et finalement bien marginal, est ce qui nous semble le plus intéressant dans le cadre du projet artistique de FAUVE : le CORP doit chasser le « blizzard », en affichant clairement les blessures des êtres humains, et ce sans distinction de genre. En effet, FAUVE, malgré la composition masculine de son noyau, propose des textes qui visent clairement à gommer les différences de genre tout en parlant des relations amoureuses de manière crue et ouverte.

On peut d’abord évoquer le jeu sur l’adresse à l’autre qui cultive précisément une forme d’ambiguïté, afin de permettre des lectures ouvertes des textes. Ainsi la chanson « Kané » s’ouvre sur une voix féminine, exhortant « un » ou « une » autre à « s’ouvrir aux gens » ; puis le texte déplie le portrait d’un homme en mal de relations amoureuses, qui peut être le fait d’un ami comme d’un homme ou d’une femme qui l’aime. Le refrain renforce ce flou sur la relation qui unit les deux personnages de ce morceau :

Pourtant t’es beau, comme une comète
Je t’ai dans la peau, je t’ai dans la tête
Et quand bien même
Y aurait que moi
Tu peux pas t’en aller comme ça

Mais de manière plus forte encore, les textes de FAUVE réfléchissent sur les dangers des étiquettes, des postures genrées imposées aux hommes et aux femmes. Dans « Sainte Anne », l’évocation d’un quotidien morbide tend dans le dernier couplet à évoquer une violence globale des rapports humains, dans lesquels hommes et femmes sont également enfermés : l’ironie de la chanson porte sur l’emploi d’étiquettes telles que « célibattantes » pour essayer de saisir l’autre dans sa couche la plus superficielle alors que l’homme se voit lui-même obligé d’adopter une posture d’homme accompli :

Mais bon, faut dire aussi qu’on y rencontre des meufs
Ou plutôt des « célibattantes »
C’est-à-dire des nanas qui comme nous ont des problèmes affectifs
On se présente, on leur raconte des cracks
On leur dit qu’on est collab’ alors qu’on est à la fac

Plus loin, la voix joue sur les stéréotypes pour faire entendre l’aliénation même des sentiments aux clichés :

A part ça on parle surtout des filles qu’on a vu sur le net
Et puis de celles qu’on aimerait attraper en soirée
Car ce soir, comme tous les soirs, on va essayer de niquer
Mais surtout pas de faire l’amour
Parce que l’amour, c’est pour les pédés

Pour finalement laisser entendre au-travers d’insultes produites par un groupe non-distingué sur le plan du genre, la douleur de l’ensemble d’une génération :

En vérité on est perdus, désœuvrés, désabusés
Seuls comme des animaux blessés
On est tristes et nos cœurs saignent
Mais on se cache derrière nos grandes gueules et nos mots durs
Entre nous on s’appelle « mec », « meuf », « bâtard », « baltringue », « bitch », « gouinasse », « connard » …
Parce que sans le vouloir, les autres sont un combat permanent

Si les mots sont crus, et l’évocation des réalités sexuelles parfois dérangeantes, FAUVE a réellement le mérite de les évoquer à partir d’une indistinction des genres et de proposer un point de vue sur une génération entière. Point de vue qui n’est pas uniquement critique et désespérant, contrairement à ce que pourrait laisser supposer ces extraits : « Rub a Dub » est ainsi une vraie déclaration d’amour qui prend soin d’éviter toute allusion au sexe du/de la destinataire. Le collectif a surtout en vue l’appel à une nouvelle forme de lien, de solidarité autant amicale qu’amoureuse, qui outrepasse les différences sexuelles.

La force de la musique de FAUVE tient par ailleurs au sentiment de révolte qu’elle soulève et qui annule ces différences. Révolte d’abord par rapport aux cadres sentimentaux et amoureux imposés aux hommes, portée par le texte des « Nuits Fauves »:

Regardes pas les affiches
Fais pas gaffe aux signaux
Mets bien tes mains sur tes oreilles
Quand t’entends rire les narvalos / sauvagement
Ceux qui portent leur membre à bout de bras
Qui te disent qu’un cul ça s’attrape / ou ça n’est pas

Ce qui fait en partie de FAUVE un groupe à suivre c’est bien cette volonté d’infléchir un discours sexuel favorable à la seule expression du désir masculin. Dans cette chanson, la détresse sexuelle devient une nouvelle forme de misère dont il devient possible de se sortir par la parole et par la reconnaissance du désir de l’autre. La relation sexuelle/amoureuse devient un réel échange qui permet de dépasser la pesanteur des discours machistes, privilégiant la seule expression du désir dominateur.

Imagine-toi : t’es là / en train de te reprendre un verre au bar
Quand tout à coup tu croises un regard qui te perfore de part en part
Imagine-toi : t’es là / ça te tombe dessus sans crier gare
Un truc bandant / un truc dément / qui redonne la foi
Offre-moi dès ce soir
Ta peau brune et tes lèvres mauves
Tes seins / tes reins / tes cheveux noirs
Et qu’on se noie dans les nuits fauves
En échange de tout ça
Je t’offre ce dont je dispose
Mon corps / mon âme / prends tout / tout de suite
Et qu’on se noie dans les nuits fauves
Et tant pis si on nous prend pour des demeurés
Bien sûr qu’on sait qu’ici c’est pas Hollywood
Sauf qu’aux dernières nouvelles
Le fantasme c’est encore gratuit

Les textes de FAUVE invitent réellement à réfléchir sur la constitution d’une musique attentive à la question du genre. Nous sommes loin de la chanson d’amour adressée à un « il » ou à une « elle », au contraire il s’agit de faire du discours amoureux une surface où chacun/e peut enfin se reconnaître pleinement. En évoquant la difficulté même à sortir d’une part du discours du seul désir masculin et d’autre part de la mièvrerie, les chansons de FAUVE proposent un équilibre précaire, à la mesure même d’un projet esthétique fondé sur le bancal, le vacillement des certitudes et des discours.
La hargne qui se dégage de cet album se trouve renforcée par ce travail sur l’indistinction : les textes extrêmement crus et personnels peuvent être entendus par des oreilles diverses et réalisent une nouvelle version du discours intime. La constitution d’une intimité par-delà le genre, au sein de textes souvent érotiques : voilà l’originalité de ce CORP.

Liens :
http://www.fauvecorp.com
FAUVE a sorti un EP en 2013, Blizzard, (Fauve corp)

Isolde

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