Pères et autres figures paternelles (Harry Potter et le genre – 2)

A Cultures G, on est fan d’Harry Potter (presque) depuis le premier jour. Et, pour notre plus grand plaisir, c’est un livre où les personnages féminins sont nombreux et originaux. Mais à y regarder de plus près, J.K. Rowling remet-elle vraiment en cause les répartitions traditionnelles entre les genres et les stéréotypes qui les concernent? C’est une question que nous comptons traiter dans toute une série d’articles. Aujourd’hui : la question des pères et des figures paternelles.

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Dans l’épilogue des Reliques de la mort, Harry, sur le quai du Poudlard express,  envoie son plus jeune fils Albus Severus, à Poudlard. Cette dernière étape du parcours de Harry nous montre à quel point fonder une famille (après s’être marié !) et plus précisément, devenir père est un accomplissement dans Harry Potter.

Le poids des pères

Bien avant que cet épilogue ne clôture la saga sur des valeurs traditionnelles, le monde des sorciers fait du père (pris au sens général) un personnage majeur, si important que sur certains points, il éclipse le rôle de mère. Harry Potter nous montre des chefs de famille, qui, s’ils ne sont pas forcément maîtres de la discipline dans leur foyer (Arthur Weasley laisse ce travail à sa femme), sont les représentants de la petite entité familiale aux yeux du monde extérieur.

Vernon Dursley est l’invariable interlocuteur de qui a affaire à la famille Dursley, de Hagrid dans L’école des sorciers aux Aurors qui lui font la leçon sur le quai du Poudlard express à la fin de L’ordre du phénix. Durant ces épisodes, Petunia est en retrait, sinon muette. Autre exemple : dans La chambre des secrets, Dumbledore, écarté suite aux menaces de Lucius Malefoy, revient à Poudlard et déclare à son ennemi, à propos des membres du conseil d’administration : « Ils avaient entendu dire que la fille d’Arthur Weasley était morte et ils voulaient que je revienne immédiatement. » Mais… Ginny n’est-elle pas aussi la fille de Molly ?

Le père fait référence lorsque la visibilité publique de la famille est en jeu. Même chose chez les Malefoy, où l’on ne sait rien des activités de Narcissa (sauf lorsqu’elle veille sur son fils, voir article précédent), tandis que Lucius Malefoy passe les sept tomes de la série à comploter au Ministère de la Magie.

Portrait de famille des Malefoy

Reflet de cette domination du père dans le schéma familial, les sept tomes s’attardent longuement sur la transmission qui se joue du père au fils. Déjà parce que les fils sont souvent des copies conformes de leur père, y compris sur le plan physique. Dudley et Vernon Dursley partagent la corpulence et la bêtise, Drago et Lucius Malefoy, la blondeur et la méchanceté, Harry et James Potter, les cheveux en bataille, les lunettes, le talent pour le Quidditch, le mépris pour les règles… et même le Patronus, un cerf (une figure mâle, tandis que le Patronus de Lily est une biche).

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Tel père, tel fils

Mais ce lien et les valeurs qu’il véhicule pèse lourd : il peut mener à la rupture (Sirius brisant ses liens avec sa famille obsédée par la pureté du sang sans que le père soit toutefois directement incriminé) voire au meurtre : Voldemort tue son père Moldu par haine de tout ce qu’il représente et à sa suite, son disciple Bartemius Croupton Junior assassine non seulement son père, représentant de la loi et de l’ordre, mais métamorphose son cadavre en un os unique qu’il enterre, façon radicale de liquider l’héritage paternel (La coupe de feu)!

Sans aller jusqu’au parricide, le lien père / fils est bien souvent un fardeau qui se dissimule sous un honneur : Drago embrasse à la suite de son père une destinée de Mangemort dans Le Prince de sang-mêlé et voit la disgrâce rejaillir sur sa famille (c’est à dire sur son père…) après avoir échoué à tuer Dumbledore. Mais c’est surtout avec Harry que cette question de la transmission prend tout son sens. C’est bien simple, Harry est presque son père aux yeux de certains adultes : Sirius croit retrouver en Harry son ancien camarade de jeu, au grand dam de Molly qui le lui reproche longuement dans L’ordre du phénix. Sans parler de Rogue, qui déteste Harry à cause de sa mauvaise relation avec James alors qu’ils étaient adolescents. Sans cesse comparé à James (et bien moins à Lily), Harry devra mettre cette figure en crise pour grandir.

Père(s) de Harry : des figures plurielles et complexes

Le monde des sorciers ne tarit pas d’éloge au sujet de James : quoiqu’élève médiocre, c’est un excellent joueur de Quidditch et un homme courageux, valeur transmise à Harry et que même Voldemort reconnaît dans La coupe de feu (« Maintenant, affronte-moi comme un homme… Droit et fier, comme est mort ton père… »)

Harry croira à cette image parfaite jusqu’au 5e tome. Le mythe du père irréprochable prend un coup sévère lors d’une séance de légilimancie où Harry accède par accident à un des souvenirs de Rogue. Impossible d’oublier ce chapitre de L’Ordre du phénix, sans doute le meilleur du tome parce qu’une complexité inattendue entre en jeu et fait basculer Harry dans le monde des adultes : James y apparaît en petite frappe, soucieux de son apparence et snobé par une Lily dont l’image, elle, reste immaculée. James est aussi le tortionnaire d’un Rogue marginal et souffre-douleur. Les illusions de Harry s’effondrent : « Son père était bel et bien le personnage arrogant que Rogue lui avait toujours décrit. » Le modèle paternel est directement remis en question un peu plus loin : « Chaque fois que quelqu’un lui avait dit qu’il était comme James, il s’était senti rempli de fierté. Et maintenant… »

Des choses similaires se passent avec les « pères de substitution » de Harry, nébuleuse de personnages masculins adultes qui nouent des relations de confiance et d’amour avec lui.

A noter qu’un tel phénomène ne se produit pas avec les personnages féminins : Lily Potter constitue un modèle indépassable, qu’égale seulement Molly Weasley. Non seulement l’image de Lily, peu caractérisée (que sait-on de son propre groupe d’amis ?) ne souffre aucune remise en question, mais la « mère adoptive » de Harry, Molly, s’impose sans problème, seule en lice. L’entourage de Harry manque cruellement de femmes adultes qui pourraient lui fournir des appuis autres que de la protection comme le fait Molly. McGonagall, ou même Tonks, auraient pu prétendre à ce rôle mais jamais Harry ne développe avec elle de relation privilégiée et complexe. Pire, les femmes d’importance sont bien plus souvent des opposantes que des adjuvantes, comme Dolores Ombrage ou Rita Skeeter.

A l’inverse, la place de père potentiel est vaste et occupée successivement, voire simultanément, par plusieurs personnages masculins. Dans la catégorie des « pères spirituels », on trouve bien entendu Dumbledore, qui prend Harry sous son aile dès le premier tome et le guide dans sa destinée de héros malgré lui. La position de « père complice », est quant à elle occupée par Sirius Black, son parrain, traditionnellement un père spirituel pour l’enfant orphelin. Sa qualité d’ancien meilleur ami de James l’impose directement comme « second père » de Harry. Chose intéressante, Dumbledore et Sirius sont deux personnages de célibataires qui n’ont pas eu d’enfants (et n’en auront pas), prêts à « inventer leur paternité » auprès de Harry. N’oublions pas les autres, Remus Lupin et Arthur Weasley, dont la présence est plus discrète mais qui assurent leur soutien à Harry. C’est bien dans un entre soi viril que se joue l’essentiel de la formation du héros auprès des adultes.

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Harry et ses « papas »

Ce qui n’empêche pas qu’à un moment ou à un autre, tous ces « pères » lui feront défaut. Tout d’abord parce qu’ils disparaissent : Sirius meurt brutalement à la fin de L’Ordre du phénix, rejouant le drame terrible de la perte des parents (J.K. Rowling prive une deuxième fois Harry de sa famille à peine retrouvée) et Lupin meurt dans la bataille finale contre Voldemort.

Ces « pères » peuvent aussi s’avérer moins parfaits qu’au premier abord : c’est le cas de Lupin auquel Harry reproche, dans Les reliques de la mort, d’être un mauvais père (!) en  voulant aller se battre contre Voldemort et donc de déroger à ses devoirs. Mais c’est surtout Dumbledore dont l’image change aux yeux de Harry. Dans Les reliques de la mort, le livre de Rita Skeeter, Vie et mensonges d’Albus Dumbledore, révèle son ambition démesurée, souvent exercée au détriment de ses proches, ses liens avec Grindelwald et même sa tendance à « utiliser » Harry sans que celui-ci en soit vraiment conscient. Comme avec James, Harry découvre les aspects cachés d’un homme qu’il admirait énormément et doit revoir son jugement. Bien sûr, il ne s’agit pas pour Harry de renier ces modèles mais simplement de comprendre que des êtres qu’il aime profondément peuvent, eux aussi, causer le mal et faire de mauvais choix.

Même une figure de mentor (proche d’un père de substitution sans que l’affection entre en ligne de compte) comme Maugrey Fol’œil, professeur de Défense contre les forces du mal dans La coupe de feu, est remise en question. A la fin du roman, il est révélé que Maugrey était un imposteur : toute la confiance que Harry plaçait en lui le menait en fait tout droit à la mort.

Il est intéressant de noter que dans le 6e tome, où apparaît un autre professeur susceptible de développer une relation privilégiée avec Harry, Horace Slughorn, la situation s’est inversée : c’est Slughorn qui est « séduit » par Harry et c’est Harry qui se méfie de cet homme, mondain et corruptible. De plus, Harry va carrément le manipuler pour lui arracher le secret des Horcruxes. D’un professeur à l’autre, Harry aura grandi et appris à ne plus faire confiance. De manipulé, il est devenu manipulateur, même s’il reste sous les ordres de son ultime mentor, Dumbledore.

Au fond, parmi cette nébuleuse paternelle, seul Arthur Weasley reste non seulement en vie mais garde une image intacte.

*

 Après ce parcours, Harry est lucide, grandi, et finalement prêt à recevoir cette incroyable vérité : Rogue, qui lui était le plus hostile, a en fait assuré sa protection discrète depuis son arrivée en première année à Poudlard… Et si c’était Rogue, l’ultime père de Harry, éternel amoureux de Lily, père potentiel d’un garçon qui se serait appelé Harry Snape ? Bon, c’est vrai que ça sonne moins bien… !

Tout cela se sera donc joué entre hommes. C’est par rapport au père que se place et se définit le héros et c’est aux hommes qu’il s’identifie. La mère, elle, veille et protège (Lily), ou accueille le héros dans un nouveau foyer qu’elle entretient et dont elle sort peu (Molly). C’est en mesurant les failles et les qualités de son père que Harry grandit, tandis que lien à la mère est un acquis moins problématique. Une relation avec des figures féminines adultes, relation qui serait aussi complexe et nécessaire à la formation du héros que celle avec les hommes, reste, il faut le dire, un vide du récit.

Chalcédoine

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5 réflexions au sujet de « Pères et autres figures paternelles (Harry Potter et le genre – 2) »

    1. J’ai longtemps hésité à l’inclure, pour moi c’est plutôt une figure de frère (orphelin comme Harry…) et pas vraiment un mentor.

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