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Les « Autres mères » dans Coraline et Mamá

Mamá et Coraline sont deux films très différents, ne serait-ce que par leur public. Coraline, centré sur le parcours d’une petite fille qui donne son titre au film, est destiné à la base aux jeunes adolescents, tandis que Mamá est un film d’horreur interdit au moins de 12 ans.

Au delà de ces différences dans le public visé qui impliquent, on le verra, des divergences majeures, ces deux films contiennent des figures très semblables : des mères monstrueuses, concurrentes des mères naturelles et qui s’efforcent de prendre leur place auprès des enfants qui, dans les deux films, sont toutes des petites filles. Ce type de créature reçoit, dans le film Coraline, le nom d’ « autre mère », (Other mother) double dégradé de la véritable mère. Le terme peut aussi s’appliquer à la créature de Mamá, une mère illégitime mais bien décidée à s’imposer.

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Coraline est un film d’animation en volume sorti en 2009, réalisé par le trop rare Henry Selick (L’étrange Noël de Mr Jack, James et la pêche géante) et adapté de l’étrange roman de Neil Gaiman paru en 2002. Le film, relativement fidèle au livre quoiqu’un peu moins noir, raconte comment une petite fille, qui vient d’emménager dans une grande maison avec ses parents, découvre, derrière une petite porte, une maison similaire à la sienne où vivent ses « autres parents », des copies conformes aux siens, sauf qu’ils sont bien plus drôles que les versions « réelles »… du moins au début. Quoique le film traite la question des « autres parents », c’est la figure maternelle qu’interroge principalement Coraline, le père étant très en retrait. Bande annonce.

Dans Mamá (réalisé par Andres Muschietti et produit par Guillermo del Toro, sorti cette année), deux petites filles ont disparu le jour de la mort de leurs parents. Elles sont retrouvées cinq ans après, vivant à l’état quasi sauvage dans une maisonnette perdu dans la forêt. Leur oncle et sa compagne les adoptent et s’efforcent d’accompagner leur ré-adaptation au monde, sauf qu’une étrange présence s’est attachée aux fillettes, la fameuse « Mamá ». Bande annonce.

Des monstres opportunistes

 Si Mamá et la créature de Coraline sont des « autres mères », c’est qu’elles prennent la place des mères légitimes, manquante (Mamá) ou perçue comme déficiente (Coraline). Dans Mamá, la mère des fillettes a été assassinée par le père (qui finit lui aussi assassiné), ce qui les a laissé seules au monde dans une grande maison au fond de la forêt. Coraline, elle, se plaint du manque d’attention de ses parents et principalement de sa mère : tous deux sont occupés à finir le catalogue d’une revue botanique et n’ont pas plus le temps de s’occuper de leur fille que de leur maison.

Les autres mères viennent donc pallier une absence réelle ou symbolique. Elles se jouent des frustrations des enfants : une séquence extraite de Coraline montre exactement comment, juste au moment où Coraline échoue à attirer l’attention de sa mère, elle trouve une petite poupée qui lui ressemble trait pour trait. Or, ce jouet se révèlera être un moyen pour l’Autre mère, en embuscade dans son Autre monde, d’espionner Coraline, de jouer sur sa frustration et de l’attirer dans son piège.  Quant à Mamá, elle prend tout bonnement le relais de la mère des petites après sa disparition et leur permettra de survivre bon gré mal gré dans l’isolement le plus complet.

Tout se passe comme si les autres mères étaient des fantasmes qui prenaient corps,  des créatures tout droit sorties d’imaginations d’enfants en souffrance (c’est d’ailleurs l’hypothèse du psychiatre qui s’occupe des enfants dans Mamá et qui parle d’un « gardien imaginaire, une figure parentale pour les nourrir, les divertir et les protéger »).

Les autres mères ne font pas que se présenter au moment où les enfants en ont besoin : elles veulent aussi évincer les mères légitimes ou plus largement quiconque voudrait prendre leur place nouvellement acquise. « Jalouse » (c’est ce qu’en dit Victoria, une des petites), Mamá manque de tuer l’oncle des fillettes, terrorise Annabel, sa compagne restée seule avec les petites filles et tue même la tante des enfants, qui essayait d’obtenir leur garde et représentait donc une menace. L’Autre mère de Coraline opte pour une stratégie plus perverse : elle fait tout bonnement disparaître les parents de Coraline, de façon à ce qu’elle n’ait plus personne dans le monde d’où elle vient et qu’elle n’ait d’autre choix que de revenir vers elle, l’Autre mère.

A terme, cette violence se porte également vers les fillettes : c’est dire que l’amour qu’elles portent à ces enfants est malade et confine à la folie. Mamá s’accapare définitivement la cadette des sœurs et finit par l’emporter, au point que celle-ci meurt. La violence est plus évidente encore chez l’Autre mère de Coraline, au sens où la créature ne fait même plus semblant de vouloir du bien à sa protégée. Son « amour » est un voile qui recouvre une réalité bien plus horrible : elle est une ogresse qui se nourrit d’enfants. Dans la séquence suivante (en anglais), Coraline discute avec le Chat (qui doit beaucoup au Chat du Cheshire de Lewis Carroll), son guide salvateur dans le monde horrifique de l’Autre mère.

Pour expliquer les motifs de l’Autre mère, le Chat dit que celle-ci a besoin de quelque chose à aimer ou… à manger ! En réalité, l’Autre mère, qualifiée de « beldam » (une harpie en anglais) ne dévore pas littéralement les enfants à la façon d’un Saturne féminin : c’est de leur âme dont elle se nourrit. Par métaphore, l’amour est rapproché de la dévoration. A son Autre mère qui lui dit « Tu sais bien que je t’aime », Coraline répond : « Vous avez une drôle de façon de le montrer. »

La frustration n’est donc pas seulement celle des enfants : le manque se trouve aussi chez les autres mères, qui ont besoin, pour pallier un manque intérieur, pour se « nourrir », d’une âme ou d’un amour, comme Mamá qui, comme le film le révèle, avait été privée de son enfant alors qu’elle était à l’asile et qui ne trouve pas le repos pour cette raison. « Je vais mourir sans toi » hurle à Coraline son Autre mère alors que la petite fille s’enfuit, révélant à quel point elle a besoin d’elle sans doute plus que l’inverse.

Mères animales

Cette menace portée par l’amour maladif (parce qu’excessif et intéressé) s’inscrit directement dans le corps des autres mères. Celles-ci se ressemblent fortement, toutes deux maigres et longues (affamées ?), les cheveux noirs contrastant avec un corps blanchâtre, le visage difforme et le corps parodiant la féminité, sur un mode ultra anguleux pour l’Autre mère ou déliquescent pour Mamá.

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Other_mother's_second_formA noter qu’elles n’apparaissent qu’après un long moment (il faut attendre plus d’une heure de film pour que Mamá sorte de sa cachette et presque la fin du film pour que l’Autre mère ne se dévoile sous son apparence monstrueuse). Parce qu’osseuses et agiles, toutes deux ressemblent à des insectes : Mamá se dissimule dans des trous dans les murs et traine une légion de papillons là où elle passe. L’autre mère dans Coraline, au stade ultime de sa métamorphose, est presque une araignée : la ressemblance est prise au pied de la lettre dans une superbe séquence où Coraline se débat dans une toile tissée par la créature.

Plus largement, les autres mères, à cause de ce besoin impérieux « d’aimer » et de la violence dont elles usent pour cela, sont proches de l’animalité. L’Autre mère, on l’a dit, a besoin de se nourrir d’enfants : Mamá, elle, fait de « ses » enfants ses petits. Le générique du film montre, par le biais de dessins d’enfants, la vie des filles dans la forêt avec Mamá : elles régressent, finissent par marcher à quatre pattes et se nourrir de viande crue. En un mot, elles deviennent des enfants sauvages. Tout comme le monde de l’Autre mère est un monde alternatif qui, au lieu de concourir à l’épanouissement de Coraline, cherche à l’engloutir, le monde de Mamá n’a qu’une vie de bête à offrir.

Le point crucial du parcours des enfants sera de prendre conscience de cette « fausse piste » et de rejoindre le réel. Les autres mères sont comme des étapes dans la vie des fillettes : celles-ci, des êtres en formation, doivent abandonner (avec tous les efforts que cela demande) la mère imaginaire pour la mère réelle ou adoptive, aussi imparfaite soit-elle, cela pour pouvoir grandir. Lily, « contaminée » à l’excès par Mamá, échoue à grandir et s’abandonne au monstre, tandis que Victoria, elle, reprend pied dans le réel.

 Les « vraies mères » face aux « autres mères »

 On a dit qu’elles étaient absentes ou perçues comme manquant à leurs devoirs maternels. En effet, la véritable mère des petites dans Mamá est morte, et Coraline vit très mal le désintérêt de ses parents et de sa mère alors qu’ils sont en plein bouclage. Mais les choses sont plus compliquées, car ce n’est pas seulement cette absence temporaire qui pèse à Coraline.

La mère de Coraline déroge largement aux stéréotypes de genre qui pèsent sur les figures maternelles. Déjà parce qu’elle est la cheffe de famille (« Qu’a dit la patronne ? » dit le père en faisant allusion à sa femme) et aussi parce qu’elle n’assure pas seule les tâches domestiques. Et Coraline le supporte très mal : face aux légumes cuisinés par son père, elle s’exclame « Pourquoi tu ne cuisines jamais, Maman ? » Sa mère réplique qu’elle a mis au point avec son mari un « deal » concernant les corvées ménagères et cuisinières : « Ton père cuisine, moi je fais le ménage et toi, tu ne t’en mêles pas. » De façon inverse, comme pour pallier les frustrations de Coraline, l’Autre mère, elle, répond à ce stéréotype. Elle chantonne en cuisine tandis que l’Autre père travaille dans son « bureau ».

Le monde parallèle des Autres parents montre une famille où chacun s’inscrit dans un rôle stéréotypé et occupe un territoire particulier, jusqu’à la caricature : la maison pour l’Autre mère, le jardin pour l’Autre père.

Dans Mamá, on parle peu de la véritable mère, qui est morte. Le film va plutôt se jouer autour de ce vide maternel autour des fillettes. Mamá affronte Annabel (Jessica Chastain), la compagne de l’oncle des fillettes, sa concurrente dans le rôle de mère adoptive. Annabel se retrouve rapidement seule face au monstre, parce que les hommes qui l’entourent lui font défaut : son mari est en pension à l’hôpital après son accident et le psychiatre, un personnage désagréable (et assez raté) ne prend que tardivement conscience de la menace que représente Mamá. Ce choix de scénario nous montre à quel point c’est le parcours d’Annabel  qui intéresse le film.

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Sans doute parce que faire de ce personnage une mère, même adoptive, est un pari. Au début, Annabel n’a rien moins envie que d’être mère. Une des premières scènes la montre faisant un test de grossesse et, contemplant le résultat négatif, soupirer un « Dieu merci ». Sosie de Brody Dalle époque Distillers, elle est bassiste dans un groupe de rock et n’aspire pas à la vie de famille. Lors de sa première entrevue avec les fillettes, elle repousse symboliquement le rôle de mère en disant à la petite : « Je suis pas ta maman, tu peux pas m’appeler comme ça. » Restée seule avec les fillettes, alternant lessives et préparation des repas, elle souffre de sa solitude dans cette mission et dit à son copain hospitalisé (qui lui lance sur le ton de la plaisanterie « C’est comment la vie de mère célibataire ? ») : « Dépêche toi de sortir pour venir m’aider à la maison » et « C’est pas mon boulot, c’est ton boulot », ce qui est, au passage, tout à fait vrai puisque l’oncle, qui se proposait comme nouveau père auprès des filles est, par le choix du scénario, complètement écarté.

Le film met donc deux femmes en concurrence dans le rôle de mère, une qui ne veut pas d’enfant et l’autre qui est devenue un monstre car traumatisée d’avoir perdu le sien. Et c’est en confrontant Annabel au monstre que le film va faire violence à sa réticence initiale à la maternité. La jeune femme change en effet lentement d’attitude : tout d’abord, elle laisse tomber son groupe de rock pour se consacrer exclusivement aux filles (comme s’il y avait là une incompatibilité majeure) et se laisse peu à peu prendre au jeu des soins maternels avant de s’accrocher aux filles pour empêcher Mamá de les emporter avec elle.

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Ce revirement est non seulement surprenant mais maladroit et peut laisser sceptique sur les intentions du film. En faisant d’Annabel d’abord un stéréotype de femme irresponsable (c’est bien connu, le rock c’est la décadence) puis une mère adoptive en devenir, on peut se demander si le film ne vire pas à une rêverie sur l’immuabilité de « l’instinct maternel », qui serait finalement présent en toute femme, même la plus irresponsable de toutes… On peut le soupçonner d’autant plus que tous les personnages de Mamá sont mères, veulent l’être ou le deviennent  : Mamá bien sûr, qui représente la maternité sauvage et maladive, Annabel qui s’éveille doucement à la maternité (la scène emblématique est celle où elle souffle sur les doigts de pour la réchauffer) et la sœur de l’oncle des filles, qui se bat pour obtenir leur garde. Pas un seul personnage féminin en contrepoint.

L’histoire de Mamá est donc en partie celle d’Annabel convertie avec violence à un rôle de mère adoptive. Ce n’est pas le cas dans Coraline. La mère de Coraline n’est pas « culpabilisée » par l’aventure dramatique de sa fille et elle ne change pas en profondeur, même si la fin du film marque un retour à l’entente familiale (et la mère s’engage à aller faire les courses !). Film jeunesse oblige, le film est centré sur les perceptions de la fillette, pas sur l’évolution potentielle de la mère. Du coup, tout se passe comme si, comme on l’a dit, c’était le fantasme de Coraline (celui d’une Autre mère, plus parfaite), qui était l’enjeu du film, et non l’idée que la vraie mère de Coraline devrait rentrer dans un rôle de mère prédéfini. L’affiche américaine de Coraline dit : « Be careful what you wish for » (on pourrait traduire : Méfie toi de tes souhaits), ce qui centre bien le film sur le parcours personnel de l’héroïne.

L’accroche présente sur l’affiche française de Mamá, elle, réactive un stéréotype carabiné : « L’amour d’une mère est sans limite » (A mother’s love is forever en anglais, ce qui n’est pas exactement la même chose). Dans une formule qui tend à faire de l’amour maternel quelque chose d’universalisable (ce n’est pas « Son amour est sans limite »), c’est l’idée d’un instinct maternel potentiellement meurtrier qui pointe son nez. Et c’est cet instinct maternel immuable qui justifie la « revenance » de Mamá : internée dans un asile, on lui a confisqué son enfant et elle a fini par se suicider, sans réussir à emporter son enfant dans la mort. Cette justification psychologique, outre les stéréotypes qu’elle véhicule, tue au passage une bonne part de l’effroi du film. Tandis qu’avec une présence en demi-teinte (l’Autre mère est d’ailleurs une apparition dans les rêves de Coraline avant de devenir réelle), Coraline est digne des plus grands films d’horreur. Car il n’y a pas d’explication à la monstruosité de l’Autre mère, créature protéiforme qui guette, sans doute, tous les enfants des contes (« Tout le monde a une Autre mère », explique l’intéressée à un moment).

*

 En un mot, si les deux films évoquent le caractère potentiellement monstrueux de la maternité (l’Autre père dans Coraline n’est qu’une construction de l’Autre mère), Coraline utilise la présence du monstre pour que la fillette accepte, entre autres, une représentation non genrée des rôles dans sa véritable famille, tandis que Mamá entérine ces mêmes stéréotypes et les répand chez tous ses personnages féminins. En faisant du monstre une présence intérieure plus que réelle, Coraline sonne plus juste tandis que le monstre de Mamá, doté d’une histoire et d’une psychologie caricaturales, réactive sans aucune distance plusieurs stéréotypes de genre, celui de l’instinct maternel et de la mère dévoratrice.

Guillermo del Toro, qui a produit ce film et dont on retrouve la patte à maints endroits, avait pourtant réussi à surprendre et faire peur dans Le labyrinthe de Pan, avec l’Homme pâle (Pale Man), l’ogre sans yeux qui dévorait les enfants trop gourmands. Mais le monstre était masculin… Le monstre féminin, lui, reste empêtré dans les clichés.

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Chalcédoine

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